Rescapé du massacre du 28 septembre 2009, Thierno Ibrahima Baldé, journaliste photo-reporter, s’insurge contre son exclusion ainsi que celle de plusieurs autres victimes, du processus d’indemnisation mis en place par l’État. Dans un entretien accordé à Guinee114.com ce jeudi 24 juillet 2025, il pointe du doigt les manquements des avocats censés les représenter, et dénonce un traitement inéquitable entre victimes reconnues et celles laissées pour compte, malgré des dossiers complets. Témoignage poignant d’un homme qui, seize ans après les faits, réclame justice et réparation.
Guinee114.com : Bonjour, présentez-vous.
Thierno Ibrahima Baldé : Je suis Thierno Ibrahima Baldé, journaliste photo-reporter, président de l’Association des journalistes photoreporters de Guinée.
Guinee114.com : Vous êtes l’une des victimes des douloureux événements du 28 septembre 2009. Racontez-nous comment vous les avez vécus.
Thierno Ibrahima Baldé : J’étais au stade pour un reportage en tant que simple photo-reporter de la presse privée, sans appartenance politique. J’y ai retrouvé un ami, correspondant d’Al Jazeera. Environ 20 à 40 minutes après notre arrivée, des coups de feu ont retenti. Il m’a dit : « Baldé, courons ! » Le stade était attaqué. Nous avons essayé de fuir par les gradins. À la sortie, des militaires armés nous attendaient. L’un d’eux a arraché mon appareil photo et l’a brisé sous mes yeux. En tentant de fuir, je suis tombé et me suis blessé à la jambe droite. J’ai réussi à me réfugier à Landréah, puis à rentrer chez moi à Belle-Vue, où des étudiants en médecine m’ont prodigué les premiers soins. Par la suite, j’ai été pris en charge à l’hôpital Donka où un certificat médical m’a été délivré. Je me suis ensuite enregistré auprès de l’AVIPA en tant que victime. Depuis, j’attends. Heureusement, le président a accepté que l’État nous indemnise, car selon la décision judiciaire, c’était à Dadis et son groupe de le faire.
Guinee114.com : Pourquoi vous et d’autres victimes que vous représentez n’avez-vous pas été indemnisés ?
Thierno Ibrahima Baldé : Une commission a été chargée d’indemniser les victimes. Elle a retenu environ 320 à 330 personnes, mais nous, on nous a dit que nous n’en faisions pas partie. Pourtant, nous avons tous nos dossiers légaux en main : certificats médicaux, numéros d’enregistrement, toutes les pièces requises. Notre avocat, Maître DS Bah, nous a expliqué que n’ayant pas comparu devant un juge d’instruction, nous ne pouvions pas être reconnus comme victimes par la justice. Or, personne ne nous a orientés vers un juge. Lors des réunions, nous avons tenté de témoigner. Une liste avait été établie, mais à un moment, on nous a dit que tout le monde ne pouvait pas témoigner, que ceux qui passaient représentaient l’ensemble des victimes. Nous avons donc constitué un collectif pour nous faire entendre.
Guinee114.com : Combien de membres compte votre collectif aujourd’hui ?
Thierno Ibrahima Baldé : Environ une cinquantaine de personnes.
Guinee114.com : Vous estimez donc avoir été exclus par la commission ?
Thierno Ibrahima Baldé : Ce n’est pas un oubli, c’est une exclusion. Notre avocat nous l’a clairement dit : parce que nous ne sommes pas passés devant un juge d’instruction, nous ne figurons pas sur la liste.
Guinee114.com : Vous êtes-vous demandé pourquoi vous n’avez pas été orientés vers un juge d’instruction ?
Thierno Ibrahima Baldé : C’était à eux de nous orienter. Les avocats de l’AVIPA devaient nous indiquer la procédure, notamment lors des grandes assemblées. Ils auraient pu nous dire de nous présenter devant un juge d’instruction.
Guinee114.com : Pensez-vous que vos avocats ont minimisé vos séquelles ?
Thierno Ibrahima Baldé : C’est l’impression que cela donne. On ne se sent pas considérés. Et pourtant, dans la liste des bénéficiaires, il y a des doublons, des noms sans numéro de téléphone ni adresse complète, mais qui ont quand même été indemnisés.
Guinee114.com : Vous insinuez que l’indemnisation s’est faite par affinité ou connaissance ?
Thierno Ibrahima Baldé : Je ne sais pas si c’est par affinité, mais en tout cas, c’est une sélection opaque.
Guinee114.com : Déplorez-vous le fait de ne pas avoir été entendu par un juge ?
Thierno Ibrahima Baldé : Oui, car nous avons exprimé notre volonté de témoigner. Je ne suis pas le seul : certains souffrent toujours de graves séquelles, certains portent encore des balles dans le corps, d’autres sont handicapés. Beaucoup n’ont pas été pris en compte. Nous avons été oubliés alors que nos dossiers sont complets. Si on nous avait orientés et qu’on avait refusé, ce serait différent. Mais on ne nous a jamais orientés.
Guinee114.com : Pourquoi n’avoir pas soulevé cette question durant le procès ?
Thierno Ibrahima Baldé : Parce que nous n’étions pas reconnus comme parties. Personne ne pouvait prévoir que, suite au jugement, une liste serait établie et que le gouvernement prendrait une telle décision.
Guinee114.com : Vous sentez-vous trahis par vos avocats ?
Thierno Ibrahima Baldé : Complètement. Ils auraient dû nous guider.
Guinee114.com : Quel message adressez-vous au président de la République ?
Thierno Ibrahima Baldé : C’est un plaidoyer que je lui adresse. C’est grâce à lui qu’on parle d’indemnisation aujourd’hui. Lors du verdict, le juge Tounkara a retenu uniquement ceux qui ont témoigné devant lui. Mais nous avons, nous aussi, des dossiers complets. Dans notre collectif, nous invitons toute victime à envoyer un dossier complet, sans rature. Nous sommes en train de les rassembler et de rechercher de nouveaux avocats pour faire valoir nos droits.
Entretien réalisé par : Aliou Diaguissa Sow
Tél. : 627 51 44 41


