Titulaire d’un Master en conseil et expertise en action publique de l’Institut d’Études Politiques de Toulouse, ainsi que d’un autre diplôme de l’IAE de Nantes, Matenin Abou Sagno croit qu’il y a des pistes de solutions à ce qu’il qualifie de tension de liquidité qui secoue le système financier guinéen. Dans un entretien qu’il a accordé à notre rédaction, ce Guinéen de la diaspora nous livre une explication d’expert sur la situation que traverse les Guinéens avant de faire de propositions qui, nous l’espérons, tomberons dans de bonnes oreilles.
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Guinee114.com : Depuis des mois, la Guinée peine à sortir d’une crise liée à la circulation de l’argent. D’abord, pour vous, comment peut-on qualifier ce phénomène économique puisque certaines autorités refusent l’expression de crise de liquidité ?
Matenin Abou Sagno : Depuis plusieurs mois, on observe en Guinée une forte difficulté dans la circulation de l’argent. Même si certaines autorités évitent de parler de crise de liquidité, on peut néanmoins qualifier la situation de tension de liquidité dans le système financier. Cela signifie que l’argent n’a pas totalement disparu du système, mais qu’il circule moins facilement entre les banques, les entreprises et les citoyens. Cette situation crée des difficultés pour les retraits, les paiements et les transactions quotidiennes. En réalité, il s’agit surtout d’un problème de fluidité de la monnaie dans l’économie, qui peut être lié à plusieurs facteurs : la gestion de la masse monétaire, la confiance dans le système bancaire, ou encore la tendance de certains acteurs à conserver l’argent en dehors du circuit bancaire. Donc, même si le terme « crise » est discuté, il est clair qu’il existe une tension réelle sur la liquidité qui affecte l’activité économique.
Qu’est-ce qui provoque cette situation ?
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation. D’abord, il peut y avoir une gestion prudente ou restrictive de la masse monétaire par la Banque centrale, ce qui réduit la quantité d’argent disponible dans le circuit économique. Ensuite, on observe souvent un phénomène de thésaurisation : face à l’incertitude économique, certaines personnes ou entreprises préfèrent garder l’argent en liquide chez elles plutôt que de le laisser dans les banques, ce qui réduit la circulation de la monnaie. Il peut également y avoir un manque de confiance dans le système bancaire, qui pousse les citoyens à retirer leur argent, ce qui accentue la pression sur les banques. Enfin, certains facteurs structurels de l’économie guinéenne peuvent jouer un rôle, notamment la forte utilisation du cash, la faiblesse de la bancarisation et les difficultés de financement du secteur public. Donc, ce n’est généralement pas une seule cause, mais une combinaison de facteurs économiques, financiers et psychologiques qui crée cette tension sur la liquidité.
3-Si cette situation perdure davantage, quelles en seraient les conséquences économiques et politiques ?
Si la situation de rareté de liquidités en Guinée persiste, elle peut avoir des conséquences à la fois économiques et politiques significatives.
Conséquences économiques
Inflation et hausse des prix : Avec moins de liquidités disponibles, les transactions deviennent plus difficiles, ce qui peut entraîner une augmentation générale des prix des biens et services. Ralentissement de l’économie : Les entreprises peinent à financer leurs activités (achat de matières premières, paiement des salaires), ce qui peut provoquer des fermetures, des licenciements et une baisse de la production nationale.
Diminution des investissements : Les investisseurs locaux et étrangers peuvent être réticents à investir dans un contexte où l’accès aux fonds est limité et l’économie instable.
Augmentation de l’économie informelle : Les acteurs économiques peuvent se tourner vers le marché noir ou les échanges non officiels pour contourner le manque de liquidités, notamment les recettes fiscales de l’État.
Crise bancaire : Une prolongation peut fragiliser le système bancaire, avec un risque de défauts de paiement ou de faillites d’institutions financières.
Conséquences politiques
Perte de confiance dans le gouvernement : Les citoyens et entreprises peuvent considérer que les autorités sont incapables de gérer l’économie, ce qui affaiblit la légitimité de l’État. Tensions sociales : La frustration liée à la hausse des prix et au chômage peut provoquer des manifestations, grèves ou mouvements de contestation.
Instabilité politique : Une crise économique prolongée peut créer un climat propice à des changements de pouvoir, à des conflits internes ou à une pression accumulée sur les dirigeants pour réformer la gouvernance économique. En résumé, si rien n’est fait pour rétablir la circulation normale de l’argent, la Guinée pourrait connaître à la fois une récession économique et une instabilité politique, avec des effets durables sur le développement du pays.
4-Est-ce une première ?
Oui, c’est une première. Le pays n’avait jamais été confronté à une situation de cette ampleur, sans doute en partie parce que le mobile money n’existait pas en 2000. Ce phénomène inédit souligne l’ampleur des difficultés actuelles et pourrait marquer un tournant aux conséquences durables pour l’économie et la vie quotidienne des citoyens.
5-Que faudrait-il faire pour en sortir ?
Pour remédier à cette situation, plusieurs actions s’avèrent nécessaires. La digitalisation de la monnaie guinéenne apparaît comme un levier essentiel pour renforcer la confiance dans le système financier, faciliter la disponibilité et la circulation des fonds, et soutenir les politiques économiques favorisant la flexibilité. À plus long terme, des réformes structurelles pourraient être mises en place afin de prévenir de telles crises et sécuriser le quotidien des citoyens.
6-Aurriez-vous quelque chose à ajouter ?
Je souhaite alerter les autorités guinéennes : cette crise affecte directement la vie quotidienne des citoyens et pourrait avoir des répercussions politiques. Pour y remédier rapidement, la priorité doit être la digitalisation de notre monnaie. La création d’un e-GNF, version dématérialisée du franc guinéen, accompagnée d’un système national de paiement sécurisé, garantirait notre souveraineté monétaire. D’autres solutions, comme Alipay, Apple Pay, Google Pay, ou le renforcement du mobile money, restent secondaires : toutes passent par la digitalisation. Les transactions importantes pourraient ainsi être obligatoirement digitalisées, via QR codes et virements sécurisés.
Mon engagement est sincère et désintéressé. Entrepreneur depuis plus de six ans en France, je dirige une entreprise solide dans les télécommunications et le commerce en ligne. Je ne cherche pas un retour personnel, mais souhaite contribuer au progrès de mon pays. Je m’appelle Matenin Abou Sagno. Je suis titulaire d’un Master en conseil et expertise en action publique de l’Institut d’Études Politiques de Toulouse, ainsi que d’un autre diplôme de l’IAE de Nantes. Avant mes études en Europe, j’ai étudié à l’Université Polytechnique Internationale du Bénin et à l’Université Kofi Annan de Guinée. Aujourd’hui, je vis en France où je suis gérant d’une entreprise dans le secteur des télécommunications, forte de plus de six ans d’existence. Mon entreprise emploie plusieurs collaborateurs et je participe également à des activités commerciales internationales, notamment entre la France et la Chine.
Je reste disponible pour proposer des idées concrètes et participer activement au développement de la Guinée.


