Malgré les efforts des autorités, la crise de liquidité liée au système bancaire et financier reste une difficulté à laquelle les guinéens sont encore confrontés. Pour vous aider à mieux appréhender ce phénomène, nous avons échangé avec un consultant en finances publiques. Lisez !
Guinee114.com: Bonjour merci de vous présenter à nos milions de lecteurs.
Pierre Alhassane Onipogui : Je sui consultant indépendant en finances publiques et en conception d’instruments financies locaux de type « Caisse de Dépôts et de Consignations ».
Vous nous apprenez que vous aviez participé à une étude pour la mise en place d’un instrument financier local de type « Caisse de Dépôts et de Consignations ». Quelle est votre analyse professionnelle et pratique de cette crise de liquidités en Guinée ?
Effectivement, j’ai été identifié et recruté comme consultant indépendant en 2020, par l’un des plus grands consortiums français d’experts financiers et d’avocats, GB2A Groupe, pour mener un diagnostic institutionnel et juridique relatif à l’environnement du financement public en Guinée, dont les études sont disponibles. Il ressort des résultats de cette étude des pistes intéressantes pour servir l’intérêt général.
La Guinée vit une rareté de liquidités dans les banques ? Quelles sont les causes et que faut-il entreprendre pour endiguer ce problème ?
Pour comprendre et pallier de façon progressive la crise que connait le système bancaire et financier actuellement en Guinée, il est important d’opérer une rétrospection sur les causes lointaines et actuelles, afin de pouvoir formuler des recommandations y afférentes.
D’entrée de jeu, il faut savoir que le manque de ressources pour le financement du développement durable, s’appuyant sur des ressources internes, est l’une des faiblesses des pays en développement comme le nôtre. La part de l’épargne intérieure destinée au financement des investissements de long terme pour soutenir la croissance et l’emploi est très faible. En Guinée, l’épargne moyen a représenté 31,67 % du PIB en 2020, selon la Banque mondiale. Ce taux devrait se situer autour de 58% en 2025, soit environ 65.700 milliards de GNF (7 553 000 000 USD), hors perspectives SIMANDOU.
Malheureusement, ce stock d’épargne est détenu à travers le réseau des banques commerciales ou dites d’investissements, car il n’existe pas au niveau national un instrument financier local de type investisseur à long terme et bras financier de l’Etat à l’image d’une Caisse de Dépôts et de Consignations. Ce vide institutionnel a foncièrement aiguisé l’appétit de la dette à court, moyen et long termes des banques primaires qui se sont détournées de leurs rôles que sont: la politique du crédit, l’accroissement du taux de bancarisation et le financement de l’économie réelle.
Causes lointaines
- Depuis plus de 20 ans on a détruit de la dette à l’endroit le plus sensible de l’économie qu’est la banque car on a priorisé la souscription aux bons de trésors récurrents et aux emprunts obligataires à des taux non négligeables au détriment de la demande de financement de l’économie réelle ;
- Les réserves des comptes publics logés auprès du système bancaire local ont servi d’emprunt à court et moyen terme et à des taux onéreux pour financer des projets moins ou non productifs, dont les actifs financiers investis n’étaient pas rapidement cessibles pour faire face aux éventualités que nous vivons ;
- L’augmentation significative et dégradante de la titrisation du trésor vis-à vis de la BCRG depuis 2006 ;
- La pléthore des recettes administratives conventionnelles et ad hoc non couvertes par le périmètre du trésor et la faiblesse récurrente de leurs mobilisations ;
- La dégradation du niveau d’accroissement de l’épargne publique et domestique contenu de son emploi souvent contre-productif ;
- Le niveau de bancarisation et de digitalisation qui n’a pas suivi par rapport au niveau de l’éclosion de l’économie informelle à forte dépendance d’une doctrine et d’une philosophie ancrées dans l’utilisation à outrance de la monnaie fudiciaire ;
- La faiblesse de la diversification des moyens de financements adaptés à l’écosystème de l’économie informelle.
Causes actuelles - Le recul de l’aide publique international suite aux enjeux géopolitiques ;
- Le contraste des financements extérieurs pour les pays en développement ;
- L’augmentation des besoins de financement de l’Etat ayant conduit à une utilisation prépondérante des emprunts obligataires (réserves publics et domestiques détenues par le réseau des banques privés) ;
- L’absence d’un cadre juridique lié à la gestion du stock financier lié aux comptes bancaires inactifs et des assurances vies en déshérence pour accroitre l’épargne ;
- La prépondérance des ressources allouées à l’apurement de la dette publique ;
- Les niveaux critiques de mobilisations des ressources internes souvent impactés par des politiques fiscales contraignantes et les chocs exogènes négatifs qui affectent les prévisions et réalisations initiales ;
- L’augmentation des ressources et emplois due au développement des activités du programme SIMANDOU qui se traduit par une circulation monétaire massive de cash et une philosophie de thésaurisation à moyen et long terme de ces ressources par les détenteurs (c’est tout simplement un changement d’adresse des flux de liquidités au détriment des banques) ;
- Les difficultés pratiques de l’arrimage de la politique budgétaire de l’Etat à sa politique monétaire.
Recommandations pour une sortie de crise
La situation n’étant pas dramatique mais plutôt inquiétante cette crise doit être saisit comme une opportunité pour corriger l’ensemble des dysfonctionnements liés à l’écosystème des institutions financières de l’Etat afin de ne pas ralentir voire atténuer la dynamique de la croissance en cours.
Au titre des recommandations :
- La mise en place d’un comité de crise (BCRG-MEF-FESABAG) en vue de formuler et d’analyser les mécanismes à court terme de sortie de crise ;
- L’émission monétaire prudentielle couplée d’une restauration progressive de la confiance de façon graduelle (gros, moyens et petits épargnants de types physiques et moraux) et le respect des exigences de l’ensemble des programmes monétaires amorcés avec les PTF ;
- La capitalisation sur les causes soulevées ci-avant afin de les reformuler en éléments de corrections pour inverser les pratiques ;
- L’évaluation de la mise en œuvre des directives de la loi organique relative aux lois de finances en termes de réformes structurelles et d’orthodoxie financière ainsi que sa réactualisation en fonction du réaménagement du dispositif financier en vigueur à date en République de Guinée ;
- La mise en place d’un comité restreint au sein du MEF en vue de pousser les réflexions relatives à une meilleure structuration et gestion de l’épargne publique (réserves des établissements) et la redynamisation des recettes non fiscales à travers la mise en place d’une CDC.
Quel est votre dernier mot ?
La Guinée doit apprendre de ses difficultés pour rebondir mieux. La crise financière et bancaire qu’a connu le LIBAN s’apparente mais à des proportions différentes. Il faut mener des réformes sur la structure du financement classique à l’heure des crises financières mondiales demeurent de nos jours un impératif. A la lumière de l’analyse de cette crise, il serait judicieux d’inclure dans le dispositif des institutions financières du pays, « une Caisse de Dépôts et de Consignations » qui a un effet contracyclique, c’est un catalyseur de développement et de financement qui constitue un réservoir de gestion des stocks de dette de l’Etat à long terme à des taux d’emprunts quasi nuls dont les dépôts sont rémunérés à des taux concurrentiels.
En d’autres termes, cette crise nous interpelle sur le changement de modèle économique de l’Etat, qui passera par des alternatives de financement local à travers des instruments financiers mieux structurés et adaptés aux réalités du marché.
Assez de pays de la sous-région minimisent le recours bancaire à travers cet instrument financier au service du développement économique et social ; à titre indicatif, en 2006 la CDC du Sénégal a fait 198 millions d’Euros comme bilan, et 45% de ces ressources ont couverts les secteurs en difficultés notamment les banques et le trésor public.
En dépit des résultats de mon analyse qui, pour moi, ne constitue qu’un devoir éthique, professionnel et déontologique, j’admets que l’Etat regorge de ressources humaines qualifiées et expérimentées qui, à ma lecture, pourront dans une approche coordonnée, trouver l’équilibre, rétablir la confiance et relancer le rythme de l’activité économique et financière du pays en un laps de temps.
Comment vous contacter ?
C’est vraiment un honneur et un privilège pour moi, en tant que patriote et, cadre formé par le système éducatif guinéen de mettre en exergue ma compréhension professionnelle et scientifique de la problématique actuelle, mais également de formuler des pistes de sortie de crise.
Mon adresse est la suivante : Pierrekotti1820@gmail.com / Tel : 00224 660 200 502


