Agression russe, coopération…: Entretien avec Oleh KOBZYSTYI, Chargé d’affaires a.i. à l’Ambassade d’Ukraine au Sénégal et en Guinée

Quoique confrontée à une guerre d’agression russe depuis plus de trois ans, l’Ukraine se déploie sur le plan de la coopération notamment avec les pays africains et, particulièrement la Guinée.  Le Chargé d’affaires a.i. à l’Ambassade d’Ukraine auprès des Etats du Sénégal et de la République de Guinée, Oleh KOBZYSTYI évoque les perspectives de coopération notamment dans le cadre du méga projet Simandou et du programme Simandou 2040. Le diplomate Ukrainien accepte aussi de répondre à nos questions sur l’agression russe et les efforts en cours pour parvenir à un cessez-le-feu pouvant permettre des discussions plus sereines entre Ukrainiens et Russes.

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 Guinee114.com : D’entrée dites-nous, quel est l’état d’esprit aujourd’hui de la communauté ukrainienne vivant en Guinée et au Sénégal qui vit à distance cette guerre d’agression de leur pays ?

Oleh KOBZYSTYI : Bonjour, Guinee114.com, et merci pour cette occasion de m’entretenir avec vous. Votre agence contribue grandement à un meilleur renseignement de la communauté guinéenne sur les réalités.

Pour répondre à votre question – tout le monde est mobilisé et aide l’Ukraine à résister avec des moyens dont il ou elle dispose. Où que se trouve la communauté ukrainienne – en Europe, en Asie ou bien en Afrique – les ukrainiens mobilisent leurs efforts pour envoyer de l’aide, pour aider ceux qui sont actuellement sur le terrain et qui défendent notre Patrie face à l’envahisseur russe.

Moi et l’équipe de l’Ambassade faisons aussi partie de la communauté ukrainienne en Afrique et nous nous échangeons beaucoup avec nos ressortissants qui sont basés en Guinée comme au Sénégal. En fait, nous sommes tous d’accord que bien que l’Ukraine traverse l’une des périodes les plus dures de son histoire, bien que l’état-agresseur qu’est la Russie essaie de nous rayer de la carte et de détruire non seulement la souveraineté de notre Etat, mais aussi l’identité ukrainienne en tant que telle, en dépit de tous ces éléments, l’Ukraine résiste et continuera à résister.

Ceux qui ne sont pas en Ukraine ont toujours des proches et des amis qui sont sur place. Si quelqu’un pense qu’il est facile d’être à plus de 5000 km de votre Patrie où un envahisseur fou essaie de détruire tout ce qu’il voit et de tuer le plus d’ukrainiens possible – peu importe l’âge et le sexe – , je leur dis clairement que non. Nous, les ukrainiens en Afrique, faisons tous de notre mieux pour aider nos défenseurs et vaincre l’agresseur russe.

L’Agression de l’Ukraine a aussi entraîné la suspension des études de beaucoup d’étudiants africains qui étaient accueillis dans les universités ukrainiennes. Ils en sont donc des victimes. Aujourd’hui, est-ce que ces étudiants se rapprochent de vous dans la perspective d’un retour en Ukraine quand la paix sera là ?

Il est vrai que depuis le début de l’invasion russe à grande échelle en 2022 le nombre de ceux qui souhaitent faire des études en Ukraine a beaucoup diminué. Ce sont des victimes collatérales de l’agression militaire russe. Par son agression, poutine vise principalement l’Ukraine, mais brise aussi les vies des ressortissants de plusieurs autres pays, notamment de citoyens africains en Ukraine.

Cependant, nous recevons toujours assez régulièrement des demandes relatives aux études en Ukraine – qu’il s’agisse d’étudiants qui avaient déjà entamé leur voie académique en Ukraine ou bien de ceux qui souhaitent obtenir des diplômes d’universités ukrainiennes.

Je profite de cette occasion pour encourager des ressortissants africains, notamment ceux guinéens, à faire des études en Ukraine et obtenir des diplômes. Nous savons tous que l’Afrique de l’Ouest possède un potentiel académique énorme et nous connaissons d’expérience personnelle les compétences et la contribution que les guinéens peuvent fournir à notre pays. L’Ukraine aura besoin de votre savoir-faire pour bâtir une Ukraine encore plus forte et plus compétente. Actuellement, nous œuvrons activement à la mise en place de davantage de programmes de coopération bilatérale entre des milieux académiques ukrainien et guinéen et bientôt vous en verrez les résultats. Les Guinéens étaient toujours les bienvenus en Ukraine et c’est toujours le cas.

D’ailleurs, est-ce que malgré les efforts du Président Zelensky et de l’Union européenne pour parvenir à un cessez-le feu puis à des négociations directes avec la Russie, on peut dire qu’il n’y a pas de perspective claire de cessation de la guerre d’agression et d’occupation dont votre pays est victime ?

Comme vous le savez, S.E.M. Volodymyr ZELENSKYI avait accepté de façon inconditionnelle la proposition de nos partenaires américains d’un cessez-le-feu absolu dans les airs, en mer et sur terre. En revanche, non seulement les terroristes russes ont rejeté cette proposition, mais aussi ils continuent à bombarder des quartiers résidentiels et tuer des personnes civiles, de détruire des écoles et des hôpitaux, d’enlever des enfants ukrainiens.

Celui qui veut la paix le démontre non pas par des paroles, mais par des actes. La russie ne veut pas la paix – elle fait tout pour atermoyer les négociations qu’elle ne prend même pas au sérieux lorsqu’elle envoie un historien diriger le groupe de négociateurs. Au lieu d’arrêter tout simplement de bombarder, elle lance des centaines de drones et de missiles quotidiennement. Ce comportement ressemble-t-il à une volonté de paix? Non, pas du tout.

La russie ne sème que la mort. Elle vit des mensonges qu’elle essaye d’inculquer aux autres parce qu’elle pense que le monde entier partage sa vision barbare, mais ce n’est pas le cas et nous remercions tous nos partenaires africains qui soutiennent l’intégrité territoriale et la souveraineté de l’Ukraine. L’Afrique doit être du côté du bien et elle sait très bien ce que ce bien représente. Laisser la Russie manipuler et mentir revient à encourager son agression.

On voit par exemple que les deux conditions que semble poser la Russie c’est non seulement que l’Ukraine lui cède des territoires mais aussi que votre pays renonce à son ambition d’être membre de l’Union Européenne et de l’OTAN. Est-ce que l’Ukraine pourrait accepter ces conditions un jour ?

Non, l’Ukraine n’acceptera jamais ces conditions. Nous sommes un Etat souverain et personne ne peut nous dire quoi faire, quelles alliances intégrer et comment nous comporter.

«La prétexte de l’OTAN», comme on l’appelle, est un instrument dont se servent poutine et la Russie pour tuer, violer, piller et bombarder. Depuis que les Russes ont déclaré ne pas vouloir voir l’OTAN sur leurs frontières, l’OTAN a étendu ces frontières communes avec la Russie de 1300 km – deux fois plus qu’avant l’agression Russe à grande échelle contre l’Ukraine. Et poutine n’en parle presque pas – il sait très bien que tout ce qu’il dit sur l’OTAN ce sont de purs mensonges. Ce n’est pas l’OTAN qui I’intéresse, c’est l’Ukraine. Il veut assujettir l’Ukraine et détruire notre identité. Mais il n’y arrivera pas, et nous le voyons de nos propres yeux – il s’est enlisé en Ukraine depuis plusieurs mois. Il voit qu’il n’y arrive pas et il se venge de sa colère contre la population civile en envoyant des centaines de drones et missiles quotidiennement. Là encore, est-ce que c’est quelqu’un qui veut la paix? Absolument pas.

Plus de vingt mille (20.000) enfants ukrainiens ont été enlevés de force par les envahisseurs russes depuis le 24 février 2022. C’est une énorme tragédie pour nous, pour les familles de ces enfants… Actuellement, nous avons réussi à faire rentrer en Ukraine en peu plus d’un millier d’enfants. D’après l’information fournie par des services compétents ukrainiens comme étrangers, les russes essayent d’intégrer les enfants enlevés dans leur armée de criminels de guerre… Ces gens ne veulent pas négocier, ils veulent agresser en mettant la main sur tout sur quoi ils peuvent mettre la main.

Nous avons une longue histoire de coexistence avec la Russie et croyez-moi, les négociations ce n’est pas ce qui les intéresse. La destruction et la mort – voici ce qui intéresse la Russie.

Pendant cette agression de votre pays, comment sentez-vous la solidarité des pays africains qui, eux aussi, ont été confrontés dans le passé à la colonisation et à l’occupation de leur territoire par d’autres puissances ?

Comme je l’ai déjà dit, nous sommes reconnaissants à nos partenaires africains qui soutiennent l’intégrité territoriale et la souveraineté de notre pays. Cela se manifeste, notamment, sur la scène internationale (au sein de l’ONU, par exemple) comme dans les domaines clés de coopération (commerce des céréales et des produits alimentaires).

Je suis également convaincu que nous avons déjà réussi à expliquer de façon cohérente à la communauté ouest-africaine les vraies causes de l’agression russe contre l’Ukraine. Cela se voit lorsque nous détectons des cas de désinformation directe contre notre pays et que des ressortissants africains même nous aident à démanteler cette infox – nous en avons des exemples.

En revanche, je suis persuadé qu’il y a encore du pain sur la planche. Vu l’ampleur des mensonges que la Russie propage sur le continent, je peux vous dire certainement que le nombre d’Africains qui y croient est beaucoup plus important que nous ne le souhaiterions. Les Russes en Afrique essayent de jouer la carte de colonisation par des occidentaux et de non-respect des droits humains, mais ne font-ils pas exactement ce qu’ils dénoncent?

Ecoutez les témoignages des africains qui reviennent de la Russie ainsi que des témoignages des africains capturés sur le front par nos Forces armées – ils racontent tous leur expérience personnelle exécrable en Russie, la façon dont les russes les percevaient et le traitement qu’ils recevaient. Le non-respect pour la vie humaine fait partie de cette soi-disant  «grande culture russe», il faut que tout le monde en soit conscient.

Cela étant dit, je tiens à prévenir tous ceux qui pensent intégrer l’armée russe ou qui l’ont déjà fait – quelle que soit la position qu’ils occupent dans cette armée terroriste (parachutiste, tireur d’élite, cuisinier etc.), celui ou celle qui prend part à l’agression militaire russe contre l’Ukraine est considéré comme criminel de guerre et sera traité ainsi, quoique conformément à la Convention de Genève relative au traitement des prisonniers de guerre. Ne gobez pas l’appât russe de l’argent facile, avenir brillant et autres bêtises – nous avons déjà des prisonniers de guerre africains qui, quoique traités conformément aux traités internationaux relatifs, regrettent leurs décisions d’intégrer cette armée de criminels.

L’Afrique sait très bien ce que c’est – être colonisée. C’est pour cela que nous comptons sur leur soutien encore plus actif de l’Ukraine qui se bat pour le respect de chaque Etat dans ses frontières internationalement reconnues.

Comment se porte la coopération entre la Guinée et l’Ukraine ?

D’un point de vue politique, nous œuvrons à la poursuite du développement du niveau de dialogue politique atteint en 2024. Cette année, les contacts de haut niveau entre l’Ukraine et la République de Guinée ont été intensifiés. Le 21 février, une importante conversation téléphonique a eu lieu entre le Ministre ukrainien des Affaires étrangères S.E.M. Andrii Sybiha, et le Ministre des Affaires étrangères, de l’Intégration africaine et des Guinéens de l’étranger de la République de Guinée, S.E.M. Morissanda Kouyaté. L’Ukraine attire l’attention et explique aux dirigeants guinéens, ainsi qu’à ses cercles politiques et experts et aux autres leaders d’opinion, des informations objectives et véridiques sur l’invasion russe en Ukraine, la situation humanitaire sur le territoire de notre Etat, l’impact de la guerre d’agression russe en Ukraine sur la sécurité alimentaire mondiale, la promotion de l’initiative «Plateforme de Crimée» et de la «Formule de paix» de S.E.M. Volodymyr Zelenskyi.

Sur le plan économique, l’agression militaire de la Russie contre l’Ukraine a entraîné des changements importants dans les itinéraires logistiques de livraison des marchandises. Le fret routier et maritime a renchéri, ce qui a eu un impact négatif sur le commerce bilatéral. Selon les données du Service national des douanes de l’Ukraine, en 2024, le commerce bilatéral s’élevait à 6,8 millions de dollars américains. Les importations se sont élevées à 1,231 million de dollars américains, les exportations à 5,552 millions de dollars américains.

Les principaux articles exportés par l’Ukraine vers la Guinée sont le sucre, l’huile de tournesol et les sauces prêtes à l’emploi. Le principal produit importé de Guinée est le café. En janvier-avril 2025, le commerce bilatéral s’est élevé à 1,455 million de dollars américains. Les importations de Guinée vers l’Ukraine se sont élevées à 59 000 dollars américains, les exportations à 1,366 million de dollars américains.

Dans les 15 prochaines années, la Guinée compte bâtir son développement sur un socle qui repose sur l’exploitation du projet minier de Simandou qui comprend des mines de fers, un chemin de fer, un port et une raffinerie. Il y a aussi les secteurs de la bauxite et de l’or.  Avec la grande expertise dans les domaines minier et agricole, est-ce que des entreprises ukrainiennes entendent s’investir en Guinée ?

L’Ukraine suit de près les grands projets d’infrastructure et d’exploitation minière en Guinée, en particulier le développement du projet Simandou, qui revêt une importance stratégique non seulement pour le pays, mais aussi pour l’ensemble de la région de l’Afrique de l’Ouest. Les entreprises ukrainiennes ont de l’expérience dans les secteurs minier, métallurgique, de la construction de machines de transport et agricole, qui pourraient potentiellement être intéressés par le marché guinéen.

La partie ukrainienne étudie actuellement cette possibilité. À mon avis, nous pourrions offrir à la Guinée notre expérience dans la fourniture d’équipements miniers, la conception d’infrastructures et la formation de personnel. Je crois également que nous pourrions coopérer dans le développement de la logistique et du secteur agricole afin de soutenir le développement global des régions où de tels grands projets sont mis en œuvre.

Dans quels domaines entendez-vous renforcer la coopération entre la Guinée et l’Ukraine ?

Dans ce contexte, il convient de comprendre et d’identifier les principaux facteurs qui stimulent la demande guinéenne pour les biens et services ukrainiens, et de se baser sur les besoins et capacités réels de nos pays. À mon avis, c’est précisément la combinaison de ces deux éléments qui peut répondre à votre question.

Premièrement, compte tenu de l’orientation agricole et matières premières (à ce jour) de l’économie guinéenne et de certaines limites de ses capacités de production dans les secteurs agricole et industriel, la demande en céréales (blé, maïs) et en engrais minéraux de fabrication ukrainienne pourrait constituer un facteur déterminant pour l’Ukraine.

Deuxièmement, compte tenu de l’orientation de la Guinée vers le développement des infrastructures et de l’énergie, ainsi que des travaux de mise en œuvre des projets gouvernementaux de construction de routes, de centrales hydroélectriques, d’amélioration de l’approvisionnement en eau et de l’assainissement, de construction d’infrastructures éducatives et médicales conformément au Plan National de Développement Economique et Social , le marché potentiel de votre pays en matière d’équipements de construction, de services d’ingénierie, d’électrotechnique et de conception d’infrastructures, domaines dans lesquels l’Ukraine possède une grande expérience, pourrait constituer un moteur pour l’Ukraine.

Troisièmement, avec une population de près de 14 millions d’habitants et une croissance annuelle estimée à environ 2,6 %, votre pays a un besoin croissant de produits alimentaires abordables. Le facteur déterminant pour l’Ukraine dans ce domaine pourrait être l’intérêt pour les produits alimentaires ukrainiens — huile, farine, pâtes alimentaires.

Nous sommes donc intéressés par le développement d’une coopération pragmatique et mutuellement avantageuse dans les domaines du commerce des produits agricoles, du développement des infrastructures, de l’énergie et de la fourniture de machines et d’équipements. Dans le même temps, l’Ukraine est ouverte au dialogue avec la partie guinéenne sur d’autres priorités qui contribueront au développement durable de notre partenariat bilatéral.

Interview réalisée par Thierno Amadou Camara (M’Bonet)

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